LA PRIVATISATION VAMPIRE
Par Laurent ROTH – Critique, scénariste, réalisateur.
Une étrange scène nocturne ouvre le film Cheminots. Un cadre blanc balaie la façade de la gare de La Ciotat, comme un écran de cinéma échappé de la salle obscure, comme une lumière sans espace, comme un regard sans corps. Ce cadre s’emplit maintenant d’une image : L’Arrivée d’un train en gare de La Ciotat, célèbre film des frères Lumiere, revient jouer sa pavane sur les lieux mêmes où il fut conçu, tandis qu’à gauche du cadre, un train réel entre en gare. Le ronflement patelin d’une rame TER se fait entendre, un voyageur attardé regarde la caméra...
Bien vite nous oublierons cette scène inaugurale - spectrale, et la menace à peine sensible du commentaire qui informe : « En 2007 pour les marchandises, en 2010 pour les voyageurs, le chemin de fer français s’ouvre à la concurrence. Le train devient un marché ». Les premières scènes de Cheminots nous rassurent : des agents de vente reçoivent et informent les voyageurs, leur présence au guichet tout comme leurs propos correspondent à l’idée apaisée que l’on se fait d’un agent du service public au travail. Dans l’idéal, un corps disposé et disponible, dépositaire d’une mémoire, partie vivante d’un corps vivant plus grand que lui.
Cette sensation du corps est la sensation majeure qui s’impose au fur et à mesure de la vision de Cheminots, et sa plus grande réussite : rendre sensible, épidermique, l’abstraction tentaculaire du plus grand des services publics français. Les quelques rares plans de grand ensemble qui émaillent le montage de Cheminots l’affirment avec force : réseau ferré veut dire réseau serré. Que ce soit l’organisation algorithmique des ateliers de Marseille-Blancarde ou l’arborescence savamment dessinée de la gare de triage de Miramas, la SNCF, c’est d’abord une emprise, l’empire d’un territoire quadrillé, ouvert en toutes ses extrémités, un pays mobile dans le paysage immobile.
On veut encore croire à la définition que donne Raymond Aubrac du chemin de fer français durant la Résistance : « la SNCF fut les artères et les veines du pays à ce moment-là ». Et de fait, pour l’heure, le sang circule encore.
Mais cette sensation du corps ne serait rien sans la parole qui l’accompagne. Car filmer le travail et donner la parole sont souvent contradictoires. Au cinéma, lorsque les cheminots ont la parole, c’est qu’on a « baissé
les pantos », c’est que les trains ne circulent plus, c’est que les braseros fument... Tous les films récents qui évoquent la vie et le travail des cheminots sont des films de grève [ 1 ]. Dans Cheminots, fait remarquable, c’est le geste du travail quotidien qui est filmé, en même temps que le récit d’une parole libérée.
Ni film d’entreprise ni film militant, Cheminots doit son existence à une résidence d’artiste des deux cinéastes, à la faveur d’une invitation du Comité d’Etablissement Cheminots PACA. Cela veut dire que « l’être ensemble » qui y est filmé correspond à un consentement actif et volontaire des participants, mais aussi que les cinéastes ont pu garder leur liberté face à leurs personnages. La première partie du film témoigne de ce bonheur de travailler et de filmer, lorsque la parole prolonge le geste, lorsque le sang irrigue le corps tout entier.
Faire rouler un train est une fierté. Il suffit de peu de plans pour nous en convaincre : un chef d’escale jongle avec ses téléphones pour assembler les trains et les faire partir à l’heure comme s’il jouait au train électrique grandeur nature, un agent d’escale tente une « correspondance sauvage » en repêchant « une jupe rouge », « une veste blanche », « une valise noire », métonymies chromatiques pour des passagers en transit pour un train qui n’est pas annoncé, une femme agent de vente aide un voyageur égaré dans le maquis de nouveaux tarifs sans s’embarrasser du protocole commercial qui recommande d’aller de A à Z et de conclure vite, un conducteur évoque sa solitude dans sa cabine tout en se disant habité par la certitude que « c’est toute une chaîne qui permet à un train de rouler », à commencer par la chaîne du sang, puisque son père est là pour témoigner d’un des rares métiers qui se transmettent encore de père à fils.
« Pour l’instant on est ensemble » titre cette première partie : on a bien sûr déjà entendu ce qui pourrait menacer cette belle cohésion, au détour des témoignages. Mais le film est écrit et tourné entre 2006 et 2009, le service voyageurs n’est pas encore ouvert à la concurrence, le pire est donc à venir. La deuxième partie (« On ne sait même pas ce qu’on va faire demain »), largement consacrée au service Fret de la SNCF, le fait sentir : le pire a déjà eu lieu. Ouvert à la concurrence en 2007, mais en réalité déjà vidé de sa substance par les nombreuses filiales de transport routier rachetées par la SNCF depuis 2003, le service fret élève le ver qui est dans le fruit du chemin de fer français.
Ici règne le travail émietté, taylorisé, vidé... La fierté du travail bien fait et fait collectivement laisse place au doute, au découragement : plans larges du poste d’aiguillage de Miramas où l’aiguilleur flotte dans un espace technologique devenu trop grand pour lui, où plus rien ne répond, où l’infrastructure est désormais coupée des hommes qui en assurent le service : « Je n’ai plus le droit de toucher les manettes, les installations, je ne peux plus donner un coup de main ». Les trains du privé ? « Ils arrivent à la voile, ils ne sont pas annoncés, ce sont des trains fantômes ». De l’autre côté des voies, le conducteur de la motrice qui porte les couleurs de Veolia comme on bat pavillon panaméen ne répond pas aux appels radio, ne comprend plus les règles d’approche du réseau qu’il emprunte et dont il profite pourtant aux frais du contribuable. « Heureusement que tu es là. Je me sens seul, si tu savais » lâche un moment l’agent de circulation à son collègue agent de manœuvre. « Je ne fais qu’un petit bout et je ne reconnais plus le reste. Je perds le goût du travail », dira-t-il plus tard avec un sourire amer. Et plus loin, dans l’espace-temps abstrait d’un pool téléphonique, un employé répond à un « client », surpris des surcoûts entraînés par l’annulation d’une réservation : « Vous n’existez pas à la SNCF : vous êtes sur ID TGV ! ». Cet employé raccroche, se tait, la prise dure, il manipule ses boules chinoises anti-stress, le regard dans le vide... Force du cinéma pour dire la violence qui s’exerce sur un corps, quand celui-ci a intériorisé sa propre disparition.
Alors que voyageurs et marchandises circulent physiquement sur le même réseau, tout est fait pour diviser, séparer ce qui depuis le statut des cheminots de 1909 s’était peu à peu constitué comme un statut unique pour un service commun. Les membres sont tronçonnés et le sang se retire. Il faudrait à la fois convoquer les figures de Landru et de Dracula pour comprendre comment le néo-libéralisme opère. Cheminots parle d’une force invisible et agissante. Contrairement à ce qui s’est passé avec EDF-GDF ou France Télécom, le pouvoir ne parle pas de privatiser ni de changer le statut des personnels de l’établissement public de la SNCF : il le dépouille de l’intérieur, il le dilue, au profit de filiales de droit privé, tout en douceur en apparence... Comme dans les grands films d’horreur, Cheminots nous fait peur parce qu’on ne voit rien de ce qui nous terrifie, nous rend cois et inertes, nous rend plus dociles à la dent du buveur sanguinaire lorsqu’il est déjà trop tard et que c’est la nuit.
Il ne faudra pas attendre de ce documentaire qu’il « filme les responsables » comme on le propose à la télévision. La violence du rapport de classe se dit précisément en ce que le pouvoir se refuse toujours à apparaître, s’il ne contrôle pas image et énoncé. C’est la grandeur du cinéma documentaire de montrer sa défaite à cet endroit. A deux reprises, le film bute sur cette violence. Echec des réalisateurs venus rencontrer les cheminots de Montdauphin : « Ce jour-là leur hiérarchie ne les a pas autorisés à s’exprimer », commente sobrement la voix over. Echec également à filmer la parole patronale en dehors d’un cadre strictement officiel ; une remise de médailles donne l’occasion à un directeur d’établissement d’apparaître pour un discours convenu. « Etre un leader mondial du fret à l’échelle de la planète » n’est pas un programme qui semble soulever l’assistance. Quelques contrechamps sur les visages des cheminots, et c’est la tristesse soudain. Celui qui parle ne parle pas, et ceux qui se taisent et écoutent crient en réalité. C’est cette vacuité du pouvoir qui est filmée dans le regard de ceux qui y sont soumis. Filmer le pouvoir c’est filmer en creux, c’est filmer dans le noir et dans la nuit de ceux qui sont sans voix.
On se souvient alors du début du film, de ce faisceau du projecteur qui balaie la gare de La Ciotat. Et si dans la nuit, la force du cinéma, ce « transport en commun » comme disait Godard, faisait signe ? La troisième partie de Cheminots nous transporte brutalement dans un autre rapport. Un train passe en volet, un raccord dans le mouvement substitue aux agents d’entretien de Marseille d’autres ouvriers, dans un plan identique, celui d’un film de fiction. Luc Joulé et Sébastien Jousse prennent ici l’initiative d’un dispositif : ils ont réuni un groupe de cheminots autour d’une projection, et filment leurs réactions.
« C’est incroyable, c’est exactement ce qui nous arrive » dira l’un d’entre eux. Enjeu de la représentation : un contrechamp montre les ouvriers devenus spectateurs de cinéma. Cette fois, quelque chose se lève : la colère.
En choisissant de montrer The Navigators de Ken Loach, les réalisateurs de Cheminots savent ce qu’ils font. Cette fiction sociale pousse à l’extrême, dans l’Angleterre des années quatre-vingt-dix, la logique que les cheminots français s’apprêtent à subir : des agents de maintenance subissent la privatisation de leur établissement, les collègues d’hier sont mis en concurrence, les relations d’entraide se délitent, le groupe se dissout, la mort frappe : un camarade est tué sur les voies. Puissance d’un raccord : en France dans la réalité, en Angleterre dans la fiction c’est la même chose qui arrive à ceci près que la fiction représente la mort qui dans le réel n’arrive pas. Le tragique ici est cathartique, libérateur – avec le vampirisme, la mort n’arrive jamais.
Dans cette fin du film, cheminots (eux) et voyageurs (nous) se rejoignent dans une position commune, celle de spectateur. Cheminots ne décrit pas seulement la force et la grandeur d’un métier et l’aliénation qui le menace. Ce film nous propose de reprendre notre place de sujet, de partager le même imaginaire, celui d’une émancipation à inventer ensemble. C’est aussi le sens du message de Raymond Aubrac : « les collectivités qui ont des objectifs communs et une volonté commune, ça peut aller très loin. »
Le vampire du capital voudrait des créatures vidées de substance. Par un retournement sémantique cynique, le noble mot de cheminot qui désigne non pas un métier, mais l’appartenance à un corps, pourrait à nouveau renvoyer à son étymologie précaire : « un ouvrier parcourant les chemins pour trouver du travail, un vagabond, un mendiant errant dans les campagnes... ». Très proches des goules en vérité : ces esclaves des vampires, plus exactement ces humains maudits par le sang vampirique qu’ils ont absorbé et qui gagnent ainsi une maigre parcelle des pouvoirs de leur maître...
Parce qu’elle ne dit pas son nom, la privatisation de la SNCF est une « privatisation vampire ». Elle profite du sommeil et de la nuit, elle agit dans ces ténèbres où errent déjà les ombres des trente-cinq suicidés de France Télécom. Mais on sait aussi que le vampire s’évanouit aux lueurs du matin. Puisse la lumière de Cheminots nous aider à refouler son spectre.