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LUMIERE GARE 2Le cinéma est né dans une gare de Provence

En 1895, le cinéma naissant éclaire la vocation du train : il met une société en mouvement. Le train a donc à voir avec la société. Ceux qui font le train travaillent au service de cette société, un travail de service public. Une idée fondatrice et fédératrice dans l’esprit cheminot, bien avant la nationalisation et la création de la SNCF. Mais en 1895, c’est surtout le cinéma qui entre en gare. Le train a déjà près de 50 ans. Il fait travailler 242 000 personnes sur un réseau de plus de 37 000 Km de voie…

Première image : le silence de la nuit enveloppe encore le parking d’une gare. Une équipe de cinéma se retrouve. Le bâtiment s’éclaire ; l’équipe entre et salue le chef de gare Sur le quai, un projecteur a été installé. Un agent SNCF apporte le courant. La lampe s’allume. Le faisceau de lumière cherche sa place, balaie le mur de la gare dont le nom sort de la nuit : La Ciotat. L’équipe de cinéma et les agents SNCF sont réunis autour du projecteur. Train et cinéma sont un transport en commun. L’image apparaît, le premier film de l’histoire du cinéma : L’arrivée d’un train en gare de La Ciotat, des Frères Lumière. LUMIERE GARE 4

La première image jamais tournée montre d’abord un quai vide, puis l’arrivée d’un train à vapeur. Alors, toute une société envahit le quai et se met en marche… Un train met la société en mouvement. C’est la force du cinéma dès ses premiers pas. Le cinéma a vu : le train fait société.

Le cinéma est né dans une gare de Provence. C’est pour nous un point départ symbolique très fort. D’entrée, nous relions cinéma, train et histoire. En seulement 52 secondes, le film des Frères Lumière les unit définitivement.
D’autre part le chemin de fer Français a adopté une structure fractale dont chaque partie témoigne de l’ensemble. La région PACA est donc représentative de l’ensemble du réseau. Elle se structure comme dans les autres régions autour de ses gares, de ses dépôts de matériels, de ses ateliers, de ses grandes lignes TGV comme de ses lignes régionales. Elle forme un territoire délimité, mais qui reproduit son hors champ, le reste du réseau.
À la dimension d’un film, ce territoire non pas réduit mais circonscrit permet de mieux montrer l’évidence de la chaîne humaine et de l’importance de sa cohérence, des connexions immédiates et donc immédiatement lisibles. Le voyage n’est pas fonction de la distance mais de la richesse du territoire traversé et des rencontres qu’il déclenche.
La région PACA et sa diversité offre le panorama complet du territoire que le train est parvenu à relier. Entre les installations industrielles du port de Marseille et les plages de Nice, entre la plaine de la Crau et la ligne de Veyne, elle montre tous les cas de figure humains et géographiques que le train relie entre eux.
Enfin la radicalité du mouvement social dans le sud et son rapport très affectif à la culture cheminote donnent encore aujourd’hui, et peut être plus qu’ailleurs, un relief particulier à cette construction du chemin de fer.

Nous avons choisi de travailler avec Robert Mencherini, notamment pour son travail sur l’histoire sociale du train et des cheminots (Cheminots en Provence – des voix de la mémoire aux voies de l’avenir – 2001). Au-delà de son rôle de conseiller scientifique, nous l’interrogeons dans la première partie du voyage pour mieux cerner les racines de cette culture cheminote née du lien professionnel. Un travail qui devient un métier et forme cette communauté cheminote, caisse de résonance du lien social.
Ce lien avec l’histoire, nous nous y attachons dans la mesure où il permet de « comprendre ce qui est ».

Luc Joulé et Sébastien jousse

Travail, cinéma & société

billet posté Arrivé en gare le : 13 août 2009 Laisser nous un commentaire ! Aucun commentaire de voyageur

La locomotive des "Réquisitions"

En 2004, nous avons réalisé Les Réquisitions de Marseille – mesure provisoire.
Le film raconte la plus importante expérience de gestion ouvrière jamais connue en France.
En 1944, lors de la Libération de Marseille, 15.000 ouvriers ont travaillé sans compter pour l’effort de guerre et la victoire, la reconstruction du pays et un avenir meilleur. Du lien qui les unissait alors, nous gardons cette photo de quelques-uns d’entre eux, réunis autour d’une locomotive.
Au-delà de sa motivation première de subsistance, le travail avait participé à la cohésion d’une communauté. Le travail avait « fait société ».

Nous poursuivons notre exploration cinématographique de la question du travail.
Un travail, non pas un simple « boulot » qui isole chacun dans la nécessité de gagner sa vie – parfois sa survie. Un travail qui crée du lien entre ceux qui l’accomplissent, qui construit une identité collective. Une culture ? En tout cas, des liens plus ou moins conscients qui inscrivent chacun au sein d’une communauté.
Un travail qui crée aussi du lien avec la société, en prenant sens à travers les services ou les biens matériels qu’il produit, avant les profits financiers qu’il génère.

S’il est un domaine où le travail a de toute évidence créé du lien et fait société, c’est bien le train. Nous voulons interroger sa capacité à « faire société », questionner la vision du « vivre ensemble » dont il est porteur. Et observer ce que sa transformation provoque, individuellement et collectivement.

Depuis son arrivée au XIXe siècle, l’histoire du chemin de fer raconte une construction. D’abord celle d’un réseau unique, constitué à partir d’éléments épars, les lignes autonomes des compagnies privées. Ce réseau ouvrait alors la voie à de nouveaux échanges ; un territoire nouveau se révélait ainsi grâce au train, une société nouvelle. Enfin, le train a fondé un statut, réunissant une diversité de métiers – ouvriers, techniciens et ingénieurs – unis dans une culture singulière, une conscience de liens uniques qui fondent ce sentiment d’appartenir à la communauté des cheminots.
Avant même toute dimension revendicative ou syndicale, la culture cheminote se résume dans ce qui réunit l’ensemble de la communauté : « faire le train ». Elle se manifeste à l’accrochage des wagons entre eux, du raccordement de la machine à son convoi, de la mise à quai du train en gare, du tracement de la ligne, de la réservation du sillon, de l’ouverture des signaux, de la circulation du train… L’ensemble du réseau fonctionne de concert ; la communauté, dans sa diversité, est réunie autour de cet impératif. Elle s’y attache à partir de valeurs qui renforcent sa cohésion, en particulier la sécurité et la ponctualité, l’attachement au service public comme outil de justice sociale et d’identité nationale.
La culture cheminote naît dans ces motifs particuliers. Ils reproduisent à chaque échelon un lien indispensable au fonctionnement de l’ensemble du réseau. Il ne vaut que par la cohérence des différents maillons entre eux et la solidité du lien qui les unit. Cette nécessité d’une chaîne fiable crée une solidarité naturelle au sein de la communauté cheminote. Cette culture est porteuse d’une certaine vision du « travailler ensemble ».
Et le train d’être alors une évidente métaphore du lien. La culture cheminote est la caisse de résonance de cette obsession du lien. C’est ainsi, de génération en génération, qu’elle a « fait histoire ».

Aujourd’hui, des logiques « supérieures » remettent en cause radicalement des manières de travailler collectivement, acquises au fil du temps et de l’expérience. Le virage économique est également culturel. Une culture managériale change la conception de l’individu au travail, les rapports collectifs nés de ce travail et aussi le rôle de l’entreprise au sein de la société.
Cette culture s’impose de manière radicale : l’unicité du réseau est rompue et fait place à des logiques de marques (TGV, TEOZ, TER…). Les métiers, souvent pratiqués de père en fils et acquis au travers de relations d’apprentissage avec les « anciens », sont séparés, réduits à de simples activités opérationnelles. Chaque équipe doit veiller à sa rentabilité, les échanges relèvent désormais d’une transaction commerciale en bonne et due forme. La culture cheminote fondée et construite autour du travail et de son évolution est jugée ringarde, dépassée. Et chacun de se retrouver isolé et perdu, sans repères.
Le train fait écho à la conclusion du sociologue Robert Castel : « Exclusion ou désaffiliation sont l’effet d’un ébranlement général dont les causes se trouvent dans le travail et son mode d’organisation actuelle ».

Au-delà de ce trouble humain face à la remise en cause de ces liens qui donnent sens au travail, ce retour structurel à la division des services, à la séparation en petites unités rentables, à la sous-traitance, provoque des dysfonctionnements de l’outil que pourtant il est censé améliorer.

À l’instar de ce que décrit Ken Loach dans son film The Navigators, cette remise en cause des liens professionnels a pour conséquence directe une dégradation de la qualité de ce travail ; la déchéance de l’homme au travail provoque celle de l’outil. La déchéance de l’outil quand il s’agit du train peut causer la mort de l’homme. Le film montre comment la dégradation des conditions de travail et les libertés prises sur la sécurité entraînent la mort d’un cheminot. D’un train conçu pour faire société nous pourrions arriver à un stade ultime  à un train qui détruit de la société ?
Phénomène inquiétant : les mêmes mécanismes libéraux appliqués au chemin de fer anglais, considéré aujourd’hui comme l’exemple à ne pas suivre tant le réseau est délabré et la qualité du service sinistré, sont à l’œuvre aujourd’hui en France.

Luc Joulé et Sébastien Jousse

Les paroles de « cheminots »

billet posté Arrivé en gare le : 31 juillet 2009 Laisser nous un commentaire ! Un commentaire de voyageur

images de cinéma et traces de mémoire dans la Rotonde d'AvignonConstitué en 1986, le Comité d’Etablissement des cheminots de la région Provence-Alpes-Côte d’Azur a toujours eu à coeur de collecter la mémoire ouvrière. Pour les animateurs du CE, le biais culturel est un excellent moyen de conserver la mémoire des hommes dans une entreprise. Il a mis en place des résidences d’auteurs et des ateliers d’écriture sur les sites ferroviaires du Sud-Est pour que soient consignés les récits de la vie des cheminots au travail, dans leur cadre d’exercice. En 2001, il publie l’ouvrage des historiens Robert Mencherini et Jean Domenichino, Cheminots en Provence qui raconte l’épopée des cheminots en PACA, depuis les débuts du train jusqu’à nos jours. Ce travail, fondateur et foisonnant, a été décliné sous forme de bande dessinée.
Depuis, le CE a décidé de poursuivre sa démarche culturelle à travers un nouveau media : le cinéma. C’est ainsi qu’est né le projet confié à Luc Joulé et Sébastien Jousse, auteurs ensemble d’un précédent film Les Réquisitions de Marseille, et à la société de production marseillaise COPSI, dont la démarche documentaire s’accordait au projet.Depuis sa création, le CE des cheminots PACA a entretenu des liens avec le cinéma. Lire la suite »