ENTRE HIER ET AUJOURD'HUI
Par Robert MENCHERINI – Historien.
Il arrive parfois qu’on demande à un historien son avis sur l’avenir et sur des travaux futurs. Ce fut le cas il y a quatre ans. Très précisément, le jour où le Comité d’Etablissement Cheminots Provence-Alpes-Côte d’Azur m’a fait part de son projet de réaliser un film. Il s’agissait de poursuivre la démarche entreprise avec l’ouvrage Cheminots en Provence, paru en 2001, écrit en collaboration avec Jean Domenichino et David Lamoureux.
J’ai oublié les termes précis de ma réponse, mais je me souviens de son sens général. Je voyais tout l’intérêt du projet, et, évidemment, je donnais mon accord pour y apporter ma contribution. Cependant, et c’est peut-être le plus important, je pensais que l’exercice était difficile. Les transpositions d’ouvrages historiques relèvent parfois de la simple décalcomanie. Je suggérais le nom de deux cinéastes que j’estimais capables de faire autre chose : Sébastien Jousse et Luc Joulé.
Il faut dire que je venais de vivre avec eux, quelques années auparavant, une belle aventure en participant à leur film, Les Réquisitions de Marseille mesure provisoire, diffusé pour la première fois en 2004. Le schéma était, au départ, un petit peu le même. J’avais publié, dix ans plus tôt, un ouvrage sur les entreprises de Marseille sous gestion ouvrière à la Libération. Luc et Sébastien m’avaient contacté comme conseiller historique et, chemin faisant, m’avaient intégré dans leurs images. J’avais été surpris par la sensibilité et l’émotion qu’ils avaient su insuffler dans une question historique assez complexe que j’avais d’ailleurs essayé de traiter avec toute la froideur recommandée aux historiens.
Je savais, dès le départ, en faisant appel à eux, que le film que nous allions construire ne serait pas un simple documentaire historique et un empilement d’images d’archives et de témoignages. Le genre a son intérêt, mais ne correspondait pas au projet. Il ne s’agissait pas de faire une simple démarque du livre, mais de réaliser un film ayant sa logique propre. Celle-ci était à trouver. L’œuvre était au croisement de plusieurs préoccupations. Le Comité d’Etablissement avait la volonté de transmettre un certain nombre de valeurs, propres à la communauté cheminote, mais qui s’estompent pour les jeunes générations. Pour ma part, j’étais soucieux, tout de même, de donner des repères historiques. Sébastien et Luc souhaitaient, avant tout, partir du travail aujourd’hui, et, à la recherche d’images et d’hommes, commencer par s’immerger dans le monde cheminot.
Le film Cheminots répond à ces préoccupations croisées, et c’est, sans doute, ce qui en fait la richesse. Le monde du travail est filmé de l’intérieur. C’est au travers de ces femmes et de ces hommes, chacun à son poste, qu’on voit fonctionner la mécanique de précision de l’ensemble, l’interdépendance des divers corps de métiers. Les historiens du social savent qu’il a été très difficile, pendant longtemps, d’obtenir des photographies d’ouvriers au travail.
Pour le cliché, on prend en général la pose et le travail s’arrête au moment où on veut l’appréhender. Nous avons ici exactement le contraire. Non seulement ces travailleurs travaillent, mais encore ils pensent ! Luc et Sébastien nous le font découvrir par des témoignages en voix off qui ne sont jamais artificiels.
On voit vivre une communauté portée par des valeurs au moment où l’air du temps libéral essaie de les éradiquer, de remplacer la solidarité et le sens du service public par la rentabilité, la concurrence et la compétition. Il n’est pas besoin d’un discours explicite pour démontrer l’absurdité de cette tentative au sein de l’univers du rail. Il suffit de regarder attentivement ces scènes d’anthologie que Luc et Sébastien ont su capter et de bien écouter ce que disent les cheminots. Leurs inquiétudes et leurs doutes de praticiens fissurent les paroles convenues d’un « bien penser » très idéologique.
On pourrait estimer que l’histoire est peu présente. Tout dépend de la conception que l’on se fait de celle-ci. L’histoire n’est ni la valorisation, ni la dépréciation du passé. On sait depuis longtemps qu’elle est réflexion et qu’elle s’écrit au présent, dans un va-et-vient inévitable entre hier et aujourd’hui. C’est à ce titre qu’elle irrigue le film. Je ne parle pas seulement des images des ateliers ferroviaires d’Arles où l’on découvre, à tous les niveaux, des strates des périodes antérieures. Mais aussi des paroles des hommes. Elles portent en elles les traces, toujours vives, d’années de travail en commun et de luttes victorieuses ou non.
Le parti pris de Luc Joulé et Sébastien Jousse de confronter en permanence le présent à sa représentation cinématographique, parfois ancienne, quelquefois archétypale, me semble relever de la même démarche. L’Arrivée du train en gare de la Ciotat, projeté sur les façades de la même gare, ouvre la réflexion sur la distance historique. Les images de La Bataille du rail, qui animent les murs de la Rotonde d’Avignon, The Navigators présenté aux équipes d’entretien des voies, suivis par des discussions et interventions de Raymond Aubrac ou Ken Loach incitent forcément à la comparaison. Cette construction en abyme se réfère à l’histoire du cinéma, mais la projection des œuvres sur le lieu de travail pose aussi la question de leur rapport aux spectateurs.
Pourtant, toutes ces qualités, vues avec des lunettes savantes ou engagées, seraient peu de choses si Sébastien Jousse et Luc Joulé n’avaient réalisé un vrai film, qui prend parti sans être partisan, qui répond à des demandes sans en être prisonnier, qui intègre la dimension historique sans en faire un pensum. Le plus important est que ce film est vibrant d’émotion et d’humanité. Son message, ancré dans le vécu de la communauté cheminote, va bien audelà de celle-ci et nous interroge vraiment sur la place assignée aujourd’hui au travail dans notre société.