REGARDER POUR COMPRENDRE
Entretien avec les réalisateurs
Votre film fait parler des cheminots sur leur travail, à l’heure de l’ouverture à la concur- rence du trafic ferroviaire. Quelle était votre idée au moment de débuter ce projet ?
Luc Joulé : Nous n’en avions pas justement. Le désir de ce film est né chez les représentants des cheminots de Provence - Alpes - Côte d’Azur dont le comité d’en- treprise développe depuis de nombreuses années une politique de résidences ar- tistiques. N’ayant jamais rien fait sur le cinéma, ils ont eu envie d’investir cette forme artistique. Le seul parti-pris que nous avions exprimé aux cheminots était de « poursuivre notre exploration cinématographique du travail. »
Sébastien Jousse : Ils nous ont offert la liberté d’être cinéastes. Habituellement, un projet de film, personnel ou de commande, nous impose de jouer avec les possibles. Là on avait à peu près tout : approche d’une matière - le travail - sans entrave, liberté du format. Et puis nous avons eu le temps de faire notre travail de cinéaste qui est d’avoir un regard : observer une matière afin d’en retirer des images.
La fonction première de ces résidences organisées par le CE est de faire entrer la culture dans le monde du travail. C’est un peu l’inverse qui s’est passé.
C’est une culture du travail qu’il nous a été permis de connaître et de filmer à une époque où elle est de plus en plus occultée.
Pour quelle raison le travail est un sujet difficile à approcher ?
L.J. : Nous avons tout d’abord chercher à comprendre un univers professionnel totalement inconnu, pour ensuite affirmer notre regard. Nous avons passé un an et demi à sillonner les gares, les ateliers, les bureaux pour observer et écouter, et aussi expliquer notre conception du cinéma. Il y a tout de suite eu une grande volonté des cheminots de nous faire partager leur quotidien, la réalité culturelle de leur métier. L’accueil allait bien plus loin qu’une simple politesse. Il y avait ce besoin de « libérer » une parole, de partager des conceptions du métier et des questionnements sur le travail, au-delà des caricatures médiatiques.
La parole s’est jouée de manière très libre sauf lorsqu’on avait affaire à des directeurs, des managers. L’un d’eux était très intéressé par notre projet. Il avait baigné dans la culture cheminote et gravi les échelons. Mais il s’est d’un coup confronté à ce que lui imposait son niveau de responsabilité. La parole officielle s’est substituée à une expression personnelle et sensible. Plus on s’avançait dans la hiérarchie, plus les gens étaient parlés, mais ne parlaient plus.
Le film débute par les premières images de l’histoire du cinéma où les frères Lumière filment une entrée de train en gare de la Ciotat. Pourquoi convoquer cette image du passé pour parler du présent ?
S.J. : C’était un parti-pris dangereux puisqu’il y a un côté image d’Epinal. Mais ce film des frères Lumière nous semble être une unité fondamentale de cinéma : je regarde pour comprendre ce que je vois. Nous n’avons fait que nous placer derrière ce principe de cinéma qui est de poser notre caméra et tenter de réfléchir sur ce qu’on a vu.
L.J. : Les frères Lumière posent une caméra dans une gare, un train arrive et il suffit de regarder les choses se faire pour constater que le train met les gens, la société, en mouvement. Cette idée de « transport en commun » était notre point de départ.
S.J. : Notre but était d’observer de manière organique le travail des cheminots. De montrer ce fonctionnement au profane et d’en faire sentir tout ce qu’il a de naturel- lement nécessaire.
Nombre de cheminots expriment un sentiment de dépossession de leur travail.
Comment avez-vous compris ce sentiment ?
L.J. : Le plus dur n’a pas été de le compren- dre, mais plutôt d’arriver à s’en détacher. Durant cette première période d’immersion et d’écriture, nous étions souvent saisis par le découragement. Qu’allait-on faire de cette matière ? Que pouvions-nous appor- ter face à ce sentiment de dépossession et d’abandon ? Nous avons alors cherché ce qu’il peut y avoir de commun à tous, dans le propos des cheminots. Que l’on soit ci- néaste, instituteur, chercheuse, infirmière. Ce point d’appui nous a aidés à prendre une distance nécessaire avec le désarroi de nombreux cheminots pour le mettre en perspective. Le « travailler ensemble » des cheminots dessinait quelque chose de notre société.
S.J. : C’était intéressant aussi de retrouver chez les cheminots ce besoin incorrigible à forger une culture du travail même dans une tâche pénible. On voit bien qu’il y a un rapport au travail plus compliqué que la simple nécessité de gagner sa vie. Et à partir du moment où l’on vient contre- dire l’existence de ce rapport humain au travail, on nuit au travail lui-même. Aujourd’hui, on de- mande aux chemi- nots de faire moins bien leur travail parce qu’il y a moins de moyens. Ce qui use le plus les gens, ce n’est pas le fait qu’on leur en demande plus, c’est d’accepter de se voir faire un travail dégradé.
L.J. : Ce qui affecte la SNCF, France Télé- com, EDF, et l’Education nationale, c’est que le travail n’est plus reconnu pour ce qu’il était jusqu’à présent. Et on va vers des phénomènes de rejet. Jusque-là, il y avait des cheminots qui étaient investis dans leur travail. Mais face à une situation qui désormais les dépasse complètement, sur laquelle ils n’ont plus aucune prise – où même, tout est fait pour qu’ils n’en aient surtout pas – on va avoir des gens qui se détacheront de leur travail.
Autre chose très frappante tout au long du documentaire, c’est cette crainte de l’isolement qu’expriment certains cheminots...
S.J. : Cette crainte affecte de manière très profonde surtout ceux qui travaillent en ré- seau parce que l’isolement c’est justement la fin du réseau. Le film The Navigators de Ken Loach montre ça : son film débute sur une équipe de voie très soudée, filmée de loin toujours en groupe. Petit à petit, la mise en scène isole les membres les uns des autres, à mesure que chacun est aux prises à ses difficultés de salarié devenu précaire. Lorsqu’à la fin, travaillant au mé- pris de toutes les règles de sécurité, l’un d’eux est percuté par une locomotive, ses camarades ne le voient pas mais le spec- tateur non plus ne le voit pas. Le film de Loach montre le résultat de l’isolement : mourir sans que les autres ne vous voient. Je ne dis pas qu’il y a un inconscient col- lectif qui fait que l’on se voit mourir dès qu’on se sent isolé, mais il y a quelque chose qui résonne avec toutes nos situa- tions à nous, les cheminots, les intermit- tents, les journalistes, les commerciaux, les managers... Dans l’isolement, on disparaît aux yeux des autres, et on meurt de ça.
L.J. : C’est en cela que nous sommes très heureux que le film sorte en salle. Ce n’était pas du tout prévu au début de la résidence. Cela est né du film une fois ter- miné, de ce qu’il offrait comme possible, et de la rencontre que nous espérions avec Shellac. Dans la salle, un public va se consti- tuer dans toute sa diversité, son humanité. La projection sera l’occasion de constater que la spectatrice ou le spectateur à côté de moi partage les mêmes aspirations, et que, malgré ce processus de refoulement et de renoncement auquel nous sommes quotidiennement soumis, ces aspirations sont légitimes.
S.J. : Si au-delà de son sujet, le film témoi- gne de la difficulté de filmer librement le travail aujourd’hui, il montre aussi qu’on peut trouver des voies alternatives pour approcher et observer ce travail. Ce qui est intéressant pour Cheminots c’est que cela a été la rencontre du cinéma et du corps social qui a permis l’existence du film en ouvrant une brèche, en contournant les points de contrôle. À nous tous de préser- ver ces marges de liberté qui permettent de continuer à faire des films.
Propos recueillis par Philippe Chibani-Jacquot, journaliste économique et social