COMPRENDRE, C'EST RENDRE LA LUTTE POSSIBLE

Par Raymond AUBRAC – Grand Résistant.

Dans Cheminots, Luc Joulé et Sébastien Jousse nous conduisent de nouveau à comprendre les gestes du travail, le fonctionnement des équipes et les préoccupations des travailleurs qui reflètent les problèmes de notre société.

Un système ferroviaire, c’est un univers de grande complexité où il faut construire et entretenir les voies ferrées, gérer toutes les machineries, mécaniques, électriques, électroniques et informatiques, assurer les relations opérationnelles et commerciales avec un énorme public, et tout cet ensemble sous l’égide de deux impératifs : régularité et sécurité.

Le film nous montre les équipes d’hommes et de femmes en charge de cet univers, images très rares des objets et des gestes, unis pour cette indispensable solidarité qui est le ciment de « l’esprit cheminot ». C’est tout cela qui constitue un « service public » assurant la vie de la nation.

Et pourtant l’atmosphère du travail, les déclarations des acteurs sont parcourues par un étrange malaise, comme un début de maladie qu’on peut diagnostiquer d’un mot : la « privatisation ». C’est le début du transfert, déjà commencé, de la propriété de ce service public acquis au fil des ans et après mille combats, de son propriétaire légitime, la Nation, à des capitaux privés dont l’objectif avoué est la recherche du profit. Il s’agit de l’application à ce service public d’une philosophie politique baptisée du nom de « néolibéralisme ».


Comment est-il possible que la « privatisation » soit devenue comme un mot d’ordre polarisant les transformations de notre société ou même de notre civilisation ?

Pour répondre, il faut d’abord constater l’existence et l’accroissement, à l’échelle mondiale, d’une énorme masse de capitaux de provenances diverses, rassemblés en milliers de milliards de dollars (ce phénomène étant lui-même une conséquence directe ou indirecte de la révolution informatique). Il s’agit des soldes positifs des échanges de pays exportateurs (Chine, Allemagne, pays pétroliers...), des fonds de pension (dans les pays anglo-saxons, les prélèvements pour les retraites sont capitalisés), des fonds d’investissement (soldes positifs des dépôts bancaires), etc. Ces capitaux sont gérés par les milieux financiers.

Les gestionnaires de ces capitaux recherchent souvent des profits importants et rapides par la spéculation. Mais une partie recherche des placements plus sûrs et à long terme. Rien ici de plus attractif que les services publics.

Pour que ces derniers soient mis sur le « marché », pour qu’on soit ainsi contraints de vendre les « bijoux de famille », il faut que les Etats aient des difficultés financières. La pauvreté (relative) des Etats, comme actuellement la France, est une conséquence de la « bulle financière », ces capitaux qui dominent notre monde. On va donc privatiser les services publics : la Poste, la Santé, l’Education, l’Electricité, les Chemins de Fer, après les autoroutes, jusqu’à la Défense nationale (exemple des USA). Il s’agit là d’un véritable changement de civilisation.

La recherche du profit est le contraire de l’esprit de service public. Elle s’accompagne de l’organisation de la concurrence entre toutes les équipes et, bientôt, entre tous les individus. C’est le règne du comptable qui tend à rogner sur tout ce qui coûte, par exemple la sécurité ou la formation, mais aussi, surtout, les salaires et le nombre des salariés. L’ennemie absolue, c’est la solidarité.

La doctrine néolibérale prétend que son système s’auto-corrige, mais nous avons vu, nous voyons, qu’il n’en est rien avec la crise qui s’est installée dans tous les pays non-régulés, à économie libérale.

Le combat est long et complexe. Il est nécessairement politique. Avant d’établir des stratégies, il faut d’abord bien comprendre ce que l’on combat. L’analyse doit être complète et c’est le travail préalable pour entamer cette lutte, celle d’une civilisation. Comprendre, c’est rendre la lutte possible.